Rouge. Tout était rouge à Ougrée.
Rouge comme un Saint Laurent rôti sans auréole.
Rouge comme la fonte fondue qui éclatait en étincelles dans le ciel ardent.
Rouge comme les pierres bleues imprégnées de fumées rousses jusqu’ aux fibres.
Rouge comme les nuages métalliques qui croupissaient au-dessus de l’usine de John Cockerill.
Rouge comme les visages de ceux pour qui l’acier était le pain, rouge comme leurs foulards et leurs amours.
Rouge comme les briques des murs qui enveloppaient l’usine essoufflée en bord de Meuse, suant eau, flammes et sang de lave.
Rouge comme le syndicat.
Rouge comme notre bon vieux Standard, fils ouvrier de saint Servais, qui n’aurait pu naître qu’au beau milieu d’ une usine rouge.
L’humidité persistante rouillait le fer, le chaud
repoussait le froid au loin, le dur pourchassait le mou et Bernard Lavilliers ne songeait pas encore aux « Mains d’or ».
Ma grand-mère habitait par là, rue Roosevelt, au pied du haut-fourneau d’Ougrée Marihèye, dans une « nouvelle » maison de briques construite tout juste après la guerre ; « nouvelle » parce qu’un robot avait détruit la vieille en quarante-quatre. Ses pierres de taille étaient continuellement couvertes de poussières rouges et brillantes qui tombaient jour et nuit du ciel de cuivre.
Elle y vivait du temps de sa jeunesse, quand l’usine haletante était comme un soleil rouge qui attirait tous les pauvres hères éreintés dans leurs champs misérables, le ventre criant famine. Que des pauvres bougres de partout, même d’Italie, tant qu’ils n’avaient ni pain, ni biens, ni argent. Une usine comme un port qui brasse toutes les lignées.
Quand Grand-Mère fut vieille et veuve, un jour de pluie, l’usine a fermé.
Alors, une nuit noire, sans toit ni étoiles, tomba sur les grimaces inquiètes des ouvriers. Vacillant, les puits de mines et les hauts-fourneaux tremblèrent une dernière fois comme un sanglier touché par le chasseur. Les ouvriers tonitruants avaient vidé tous les verres à goutte, mangé toutes les tripes du dragon et ils avaient disparu on ne sait où, leurs vies brisées.
Sa fille partie, son mari mort et enterré, son petit-fils oublieux, ma grand-mère, elle, est restée là, pour y vieillir tout doucement en nourrissant les oiseaux.
La pénombre tomba en journée. Le plus surprenant était que, comme il n’y avait plus personne, ni rien, pour mener tapage, il n’y avait plus aucun bruit. Plus de haut-fourneau pour souffler son haleine malodorante, plus d’enfants pour faire des cavalcades, plus d’ ivrognes pour se disputer … Plus de bruit. Plus de boucan. Plus de vacarme.
En rue, plus de charroi : seulement les petits pas de vieilles dames toujours toutes seules, toujours toutes courbées, et les feuilles mortes qui glissaient sans bruit sur le dos des bourrasques.
Dans les maisons, plus aucune joie. On n’entendait ni souffle, ni murmure, seulement les souris qui furetaient au grenier, le tic-tac de l’horloge sur le manteau de la cheminée et le grésillement d’ une fricassée solitaire sur le foyer.
Pas de bruit, pas de vacarme.
Sauf… Sauf ces bruits-là justement, qu’on n’entendait tellement plus qu’on les avait oubliés … Comme, au jardin, le gazouillis des oiseaux. Des oiseaux dont les seuls noms feraient chanter nos yeux ! Des grives, des mésanges, un merle noir, des tarins, des fauvettes, quelques pies criardes, un minuscule mignon troglodyte, rond comme une noix à queue, un verdier toujours le premier à siffler dès l’ aurore, un bouvreuil, un pivert sur le pêcher au fond du potager et un bec-croisé dans le sapin, bien sûr des moineaux pépiant sur le toit de l’ appentis, des hirondelles avant la pluie, des bergeronnettes, un rossignol qu’ on entend toujours mais qu’ on ne voit jamais, des rouges-queues qui confondent les murs des hangars abandonnés avec des ravins, un geai qui fait le guet pour tous les autres, et même, si vous avez de la chance, un traquet ou un loriot. Et si vous n’en entendez aucun, c’est qu’il y a dans le ciel un crécerelle qui cherche à ressembler au Saint Esprit.
Et, par-dessus tout, un rouge-gorge, mignon comme une joue d’enfant, accoutumé à la vieille bobonne chenue qui le voyait volontiers comme un petit compagnon du bon vieux temps.
Satisfaite, elle s’endormait avec le coup de pouce d’un délicieux petit verre de pèkèt de Saint Hubert, sorti d’un cruchon caché loin des yeux de l’enfant, en haut du placard. (mais je l’avais tout de même vu et pire, goûté !)
Ainsi, le rouge-gorge était devenu la coqueluche de ma Bobonne qui l’observait des heures durant sautiller d’une branche sur l’autre, et ensuite entre deux pierres disjointes. Elle le dorlotait d’autant plus qu’elle s’angoissait pour lui à cause d’un laid chat roux difforme. Elle pourchassait le vaurien au loin, hors de la maison, hors du jardin, hors du pays si elle l’eût pu.
Évidemment, un laid matin, il fallait s’en douter, le sale chat roux se glissa derrière le buisson d’aubépines avec, entre ses dents pointues, une petite souillure rouge d’où suintaient sang et plumes …
Et, comme par hasard, précisément le lendemain, Grand-Mère mourut. Toute seule n’est-ce pas, au milieu de ses casseroles de vieille soupe qu’elle amassait pour le jour redouté où, selon elle, les Boches reviendraient.
J’étais un jeune freluquet, malin comme comme un poulet qui attend qu’une crête lui pousse. Je n’ai pas compris tout ce que je perdais, tout ce que je ne pourrais jamais plus apprendre. Je m’en veux toujours mais …
L’usine est morte, la grand-mère est morte, l’oiseau est mort : on va en rester là. Sans aucun doute, c’était lui la dernière flammèche, la dernière étincelle. Mais qu’en savait-il lui ? Et qu’y pouvait-il faire ?