I Sur la place aux chevaux, il y a des années, Un manège se voyait de loin : Ses quatre nacelles toutes rapiécées, Les têtes des chevaux ne l’étaient pas moins. Mais d’aller dessus on trépignait, On n’était jamais fatigué ; Tour à tour, riche ou pauvre voulait Attraper la floche sur les chevaux de Beaufi. II Il me semble encore le voir avec son bonnet Quand tout était bien repeint en bleu Prendre une prise(3), en faisant un clin d’oeil, Et pousser le manège de toutes ses forces . Tout en regardant tourner sa cavalerie, Combien de fois ne nous-a-t-il pas dit : « Enfants, que ne pouvez-vous toute votre vie Attraper la floche sur les chevaux de Beaufi. » III En ce temps-là, c’était la bonne vieille habitude De voir sans malice ni mépris Sur le carrousel jeune homme, jeune fille, Tout comme des bossus s’amuser. Aujourd’hui, toutes nos jeunes demoiselles De peur de souiller leurs fesses de Paris, Feraient la moue, en regardant les nacelles Traînées par les chevaux de Beaufi. IV Combien n’y en a-t-il pas aujourd’hui Au temps passé quand ils resongent, Qui revoient encore devant leurs yeux, L’ombre du pauvre vieux carrousel ? Comme leur coeur doit palpiter de souvenirs ! Pourtant, je parierais que leurs fils Ne voudraient plus seulement faire semblant D’attraper la floche sur les chevaux de Beaufi V Aujourd’hui, la vanité monte les têtes, Avant d’être jeune, on veut être vieux, On court les bals, on fréquente les fêtes ; Les trois quarts des jeux sont oubliés. Où dirait-on qu’ils sont partis ? Nous ne les verrons jamais plus revenir : Nos petits-enfants n’auront pas la joie D’attraper la floche sur les chevaux de Beaufi.